International — Union européenne
La France dans l'Union européenne : poids diplomatique, tensions avec Berlin et enjeux de la souveraineté
Si la France reste l'un des deux moteurs historiques de la construction européenne, ses relations avec l'Allemagne traversent une période de friction inédite depuis l'élargissement à l'Est. Analyse des dynamiques qui reconfigurent le rôle de Paris au sein de l'UE.
Le Parlement européen à Strasbourg, siège de la démocratie représentative européenne. © Gorlen / archives
Le couple franco-allemand sous tension
Depuis 2022, les relations franco-allemandes connaissent une période de refroidissement notable, marquée par des divergences croissantes sur des dossiers structurants pour l'avenir de l'Union européenne. L'accord d'Aix-la-Chapelle, signé en janvier 2019 pour réaffirmer l'amitié bilatérale et renouveler le Traité de l'Élysée, n'a pas suffi à prévenir les frictions qui se sont accumulées sur des questions économiques, industrielles et géopolitiques.
Le premier point de friction majeur concerne la politique énergétique. La décision française de relancer massivement le nucléaire civil — avec la construction de six nouveaux réacteurs EPR2 annoncée en 2023 — s'inscrit en contradiction directe avec le "Atomausstieg" allemand, la sortie définitive du nucléaire décidée par Berlin, effectuée en avril 2023. Paris et Berlin peinent à trouver un langage commun sur la taxonomie européenne des investissements durables, qui conditionne les financements verts européens.
Le dossier de la politique industrielle européenne
La France défend depuis plusieurs années une vision "colbertiste" de la politique industrielle européenne, fondée sur des aides d'État actives, des champions industriels protégés et une préférence européenne dans les marchés publics. Cette approche se heurte à la tradition ordolibérale allemande, méfiante à l'égard des subventions publiques et favorable à la concurrence ouverte.
Le débat autour du Green Deal européen et de la politique de désindustrialisation carbone a cristallisé ces divergences. Paris soutient des mesures de protection contre les importations à bas coût en provenance de Chine (notamment les véhicules électriques), tandis que Berlin, dont l'industrie automobile est fortement exposée aux représailles chinoises, se montre plus réservée sur les mesures de rétorsion commerciale.
"La France et l'Allemagne ne s'opposent pas sur les valeurs européennes, mais sur les modèles économiques. C'est une divergence plus profonde que les désaccords diplomatiques classiques, car elle touche à des équilibres sociaux internes dans chacun des deux pays."— Thierry Chopin, directeur de recherche à la Fondation Robert Schuman
L'influence française dans les institutions communautaires
Malgré ces tensions bilatérales, la France conserve une influence considérable au sein des institutions de l'Union. La présence française reste forte dans les directions générales de la Commission européenne, avec notamment Thierry Breton aux Affaires numériques jusqu'en 2024, remplacé par une figure française dans la nouvelle composition von der Leyen II. Le Parlement européen compte 81 eurodéputés français au titre de la mandature 2024-2029.
La France a également su consolider des alliances à géométrie variable au Conseil de l'UE, en particulier avec l'Italie, l'Espagne et la Pologne sur les questions de politique de cohésion et de migration. Ces coalitions de circonstance compensent partiellement l'affaiblissement du moteur franco-allemand.
Le pacte de stabilité et la question des déficits
La France se trouve depuis 2023 en situation de déficit excessif selon les critères du Pacte de stabilité et de croissance. Avec un déficit public de 5,5 % du PIB en 2024, largement au-dessus du seuil de 3 % fixé par les traités, Paris a fait l'objet d'une procédure pour déficit excessif ouverte par la Commission européenne en juin 2024. La France dispose d'un calendrier de correction jusqu'en 2029 pour ramener son déficit sous les 3 %.
Cette situation fragilise la position française dans les négociations sur le cadre budgétaire européen, notamment concernant les règles du nouveau Pacte de stabilité révisé en 2023. Les États membres "frugaux" (Pays-Bas, Autriche, pays scandinaves) surveillent de près la trajectoire française et conditionnent leur soutien à des réformes de consolidation budgétaire crédibles.
La souveraineté européenne : projet français ou impasse diplomatique ?
Le concept de "souveraineté européenne", régulièrement promu par le président de la République française dans ses discours à l'échelle continentale — notamment lors du discours de la Sorbonne en 2017, 2022 et 2024 — reste une notion clivante au sein de l'UE. Si elle trouve un écho favorable dans les États membres fondateurs, elle suscite la méfiance des États d'Europe centrale et orientale, attachés à l'Alliance atlantique comme principal garant de leur sécurité.
La guerre en Ukraine a à la fois renforcé et compliqué le projet de souveraineté stratégique européenne. Renforcé, parce que l'Europe a démontré sa capacité à agir collectivement dans un moment de crise grave ; compliqué, parce que la dépendance à l'égard des États-Unis pour la défense de l'Ukraine a rappelé les limites des capacités militaires européennes autonomes.
Perspectives pour la présidence française de l'UE
La France n'occupera la présidence tournante du Conseil de l'Union européenne qu'en 2031 selon le calendrier actuel. Mais les dossiers qui structureront l'agenda européen d'ici là — élargissement aux Balkans occidentaux et à l'Ukraine, révision du budget pluriannuel post-2027, réforme de la gouvernance de la zone euro — offrent à Paris de nombreuses occasions de peser sur la direction de l'intégration européenne.
Sources et références
- Fondation Robert Schuman — Tableau de bord des eurodéputés, 2024-2029
- Commission européenne — Rapport sur les déficits excessifs, juin 2024
- Conseil de l'UE — Conclusions du Conseil européen de juin 2025
- DGAP (German Council on Foreign Relations) — Franco-German relations monitor 2025
- Notre Europe — Institut Jacques Delors — "La France et l'Union européenne en 2025"